Imprimer cette page
Envoyer à un ami
Déchets, pollution atmosphérique, problèmes de climat ou de biodiversité, érosion, disparition rapide des espèces végétales ou animales, raréfaction de l'eau douce, consommation des ressources à un rythme supérieur à leur renouvellement, etc. : l'impact des activités humaines sur l'environnement est de plus en plus manifeste. Le WWF fait d'ailleurs état, dans son bilan annuel "Planète Vivante" sur l'état global des écosystèmes naturels, d'une diminution de 30 % des richesses naturelles de la terre entre 1970 et 1995, soit en l'espace d'une génération. Face à ce constat dramatique, un nombre croissant d'organisations prônent une "révolution verte" qui reposerait sur les principes de l'écologie industrielle. L'écologie industrielle a pour objectif de promouvoir une croissance durable basée sur le respect de l'environnement : afin de continuer à prospérer sur le long terme et d'être en mesure de laisser un patrimoine écologique viable aux générations futures, les entreprises doivent totalement changer leur façon de produire et de concevoir les produits en repensant leurs activités à partir du modèle cyclique du fonctionnement de la nature, un exemple parfait d'optimisation des ressources. Selon les experts et les premiers chefs d'entreprise engagés dans cette voie, l'écosystème industriel pourrait fonctionner comme un écosystème biologique.




Dès les années soixante-dix, certains scientifiques avaient développé le concept d'écosystème industriel sans rencontrer d'écho, sauf au Japon et en Belgique. C'est seulement à la fin des années 80 et à la suite de la création du PNUE (Programme des Nations Unis pour l'Environnement), que le contexte international devient favorable aux questions de développement durable et d'environnement. A cette époque, les scientifiques suscitent l'attention de la communauté internationale sur le grand défi que l'humanité doit relever pour sa survie dans les siècles à venir : si l'on veut atteindre un niveau de vie élevé pour une population mondiale en augmentation, tout en minimisant les impacts sur l'environnement, il faut être capable d'obtenir plus de services et de biens à partir d'une quantité de matière identique, voire moindre.
En 1989, R. Frosch et N. Gallopoulos de General Motors publient un article dans la revue "Scientific American" intitulé "des stratégies industrielles visibles" à l'occasion du premier colloque consacré à l'écologie industrielle, qui se déroule à Washington en mai 1991 sous l'égide de l'Académie Nationale des Sciences. Ce colloque et cet article sont à la source du développement actuel de l'écologie industrielle. Dans leur article R.Frosch et N.Gallopoulos affirment que "la consommation d'énergie et de matériaux doit être optimisée, on doit minimiser les déchets et les rejets de chaque transformation", le système productif devant être considéré comme un système biologique dans lequel les déchets sont des ressources.
Depuis 1989, la recherche a progressé et d'autres acteurs comme Suren Erkman, la fondation ZERI (Zero Emissions Research Initiative) ou l'association pédagogique internationale The Natural Step sont devenus les porte-parole de cette nouvelle vision du système économique. Des entreprises et designers appliquent aujourd'hui les principes de l'écologie industrielle à leur manière et en fonction de leur activité (Interface, McDonough+Partners, etc.) Chacun apporte sa pierre à l'édifice de l'écologie industrielle par des innovations concrètes. Il n'existe pas de règles strictes en matière d'écologie industrielle, c'est un domaine en perpétuelle évolution et construction. Tous les participants de cette révolution éco-capitaliste s'influencent mutuellement et travaillent ensemble : le Rocky Mountain Institute - organisation pédagogique indépendante et à but non lucratif spécialisée dans l'éco-design et l'éco-architecture - a pour client Interface ; William McDonough eco-designer et Paul Hawken - auteur du célèbre "The ecology of commerce" ont de nombreux clients communs (dont, à nouveau, Interface) et sont membres fondateurs de The Natural Step USA.




Les entreprises et les experts engagés dans l'écologie industrielle s'accordent sur les axes d'intervention qui doivent être privilégiés pour mener progressivement les industries vers un système de production écologique. Les pistes énoncées ici peuvent donc être suivies indépendamment ou conjointement :

La diminution de la consommation de ressources et des émissions toxiques : il est impératif d'accentuer la recherche dans les énergies renouvelables et non polluantes (biomasse, solaire), d'utiliser des ressources plus abondantes comme le gaz, de "décarboniser" l'énergie en substituant le pétrole au charbon puis le gaz naturel au pétrole.
La maximisation de l'utilisation des ressources et les flux d'énergies : Il faut augmenter la productivité des ressources. En extrayant plus d'énergie par unité de combustible, par exemple en augmentant le rendement des turbines ; en créant de nouvelles technologies qui utilisent le minimum de matière ; en "dématérialisant" les produits, c'est-à-dire en utilisant le moins de matière possible pour un produit par la substitution de matériaux (exemple : la fibre de verre plutôt que le fil de cuivre dans les télécommunications) et les économies de matériaux (exemple : réduire le poids des boîtes cylindriques en plastique contenant les pellicules photo).
La réduction de la pollution par les déchets : L'objectif à terme serait de produire "zéro déchets" en réutilisant complètement les matériaux usagés et en ne rejetant dans l'environnement que des matériaux organiques qui puissent retourner dans le cycle écologique.
Le bouclage des cycles productifs : Ce principe constitue l'objectif ultime de l'écologie industrielle, une fois que des progrès ont été réalisés sur les trois premiers axes. Jusqu'à présent les entreprises fonctionnaient et raisonnaient d'une façon linéaire : consommation de ressources, puis production, puis déchets. Dans ce modèle linéaire, les déchets sont considérés comme la norme. Les entreprises traitent la pollution en fin de processus. L'écologie industrielle propose de considérer le système productif comme un cycle. Il faut s'arranger pour que les résidus d'une activité deviennent les ressources d'une autre. Les déchets doivent être considérés comme de véritables gisements de matières premières. Cette méthode doit être appliquée en interne mais aussi avec des entreprises partenaires regroupées dans des parcs éco-industriels - des zones où les entreprises coopèrent pour optimiser l'usage des ressources notamment en valorisant mutuellement leurs déchets.
Exemple de parc éco-industriel : La symbiose de Kalundborg Au bord de la Mer du Nord à l'Ouest de Copenhague, les principales entreprises de Kalundborg ont mis en place un système de valorisation des déchets à l'aide d'un réseau de pipelines. Cinq partenaires complémentaires (la plus grande centrale électrique du Danemark, la raffinerie de pétrole Statoil, une société de biotechnologie, une usine de panneau de construction en gypse et la municipalité de Kalundborg) échangent de l'eau sous forme de liquide ou de vapeur. La raffinerie fournit de l'eau usée pour refroidir la centrale qui vend de la vapeur à l'usine et à la municipalité pour son chauffage. En 1990 la centrale a mis en service une installation de désulfuration : le souffre des gaz de combustion réagit avec de la chaux ce qui donne du gypse pour l'usine voisine... Ces initiatives et bien dÔautres encore ont permis la réduction massive de la consommation de ressources (pétrole, charbon, eau) la réduction des émissions de polluants et la réutilisation de déchets. La symbiose de Kalundborg reste encore un cas isolé de réussite de parc éco-industriel.
Le bouclage du cycle économique : Afin de boucler totalement le cycle écologique de la production, il faut y introduire la consommation. Les déchets des consommateurs doivent pouvoir être récupérés et réutilisés, ce qui suppose de faire des produits recyclables, de mettre en place des filières de récupération/traitement et de chercher des techniques de valorisation des déchets. D'autre part, l'objectif est de réduire la quantité de déchets générés par les produits de consommation - en optant pour une stratégie de durabilité des biens, en faisant des produits réparables dont on peut remplacer les parties usées, en optant pour une stratégie d'utilisation intensive des biens notamment en partageant l'utilisation de produits qu'on n'utilise pas tout le temps comme la voiture. Certains considèrent la location comme une réponse écologique. Les produits techniques comme les voitures qui ne peuvent pas retourner à la terre doivent être conçus comme des services : "plus besoin d'acheter le produit pour le jeter un peu plus tard, vous le louez simplement comme un service" (William McDonough). La location permet à l'entreprise de récupérer le produit après utilisation, de le réparer, d'utiliser les pièces pour les greffer sur un nouveau produit ou pour recycler la matière première. Ainsi Interface propose par son programme "EverGreen Lease" des tapis et des moquettes de bureau en location : l'entreprise propose désormais des produits recyclables, elle assure la pose et la maintenance de la moquette chez ses clients. Elle remplace et récupère ainsi les dalles au fur et à mesure de leur usure : celles-ci sont ensuite recyclées pour en fabriquer de nouvelles. D'une manière générale, il s'agit autant que possible de vendre le service, la satisfaction, l'utilisation plutôt que le bien lui-même. Il faut concevoir des services plutôt que des produits. "Le problème n'est pas seulement de concevoir un produit recyclable ou issu du recyclage, il faut penser autrement, réfléchir en terme d'usage, reconsidérer l'utilité même du produit : une perceuse électrique est utilisée en moyenne un quart d'heure durant toute sa vie et son propriétaire la remplace au bout de vingt ans" (Thierry Kazazian, directeur d'O2).
Les autres principes : La liste des principes devrait s'allonger avec le temps car l'écologie industrielle est une nouvelle vision du rapport de l'homme avec la planète qui va transformer peu à peu notre façon de penser toutes les activités humaines. Par exemple l'éco-architecte et designer William McDonough ajoute au principe de protection de l'environnement celui du respect de la diversité c'est-à-dire qu'il s'engage dans ses constructions à s'adapter au cadre écologique et culturel du lieu : "on ne peut pas construire le même immeuble en Asie qu'en Europe de l'Est... je suis farouchement contre l'idée d'une taille unique qui irait à tout le monde... on perd la richesse des choses" (La Lettre d'Utopies, Hors-Série Design Responsable, Eté 98). The Natural Step complète pour sa part le principe du capitalisme cyclique par celui de la promotion d'une juste distribution des ressources entre le Nord et le Sud (aujourd'hui 86% des ressources de la planète sont consommées par 20% de la population mondiale). Les matières premières des pays pauvres sont dilapidées : ignorer les plus pauvres reviendrait à les encourager, pour assurer leur survie à court terme à détruire les ressources dont nous avons besoin pour la survie de tous à long-terme (par exemple les forêts tropicales).




L'écologie industrielle aboutit à une totale remise en question de notre façon de produire, de consommer, de vivre et de travailler. C'est une évolution qui sera progressive mais qui doit rapidement être amorcée. Les entreprises peuvent commencer par les étapes les plus simples à mettre en Ïuvre (ce que The Natural Step appelle les "low hanging fruits") et dont les résultats encourageants seront autant de motivations pour la suite. A terme, le "zéro émissions" pourrait devenir un standard d'efficacité comme le "zéro défaut" ou le "zéro stock", faisant du développement durable un critère de décision aussi important que la rentabilité puisque servant celle-ci.

En effet, l'écologie industrielle - contrairement à certains préjugés - ne crée pas de cožts supplémentaires pour l'entreprise mais permet au contraire de réaliser de substantielles économies et gains d'efficacité. Interface a ainsi économisé 50 millions de dollars durant les trois premières années de son engagement dans cette démarche, entre 1994 et 1997, en réduisant la quantité des matières premières et d'énergie utilisées ainsi que la quantité de ses déchets.

L'information et la sensibilisation sont nécessaires. ZERI, les associations The Natural Step ou le Rocky Mountain Institute proposent leurs consultations. Les scientifiques engagés prônent une intégration de l'enseignement de l'écologie industrielle dans le système scolaire classique. Des entreprises ont réclamé aux universitaires des formations adaptées. ZERI a créé un "Master of science degree program in integrated Biosystems (IBS)" qui est proposé par quelques universités dans le monde. Aujourd'hui, des modules d'écologie industrielle sont proposés dans les formations scientifiques classiques mais il n'existe pas encore de filières spécialisées. L'écologie industrielle représente un gisement de nouveaux métiers et de création d'emploi pour le siècle prochain.




Les entreprises et les associations actuellement impliquées dans le capitalisme cyclique sont à la fois les porte-voix et les premiers champs d'expérimentation de l'écologie industrielle. Elles se veulent être le carrefour d'une communauté intéressée par ces idées "avec l'espoir que nous pourrons ainsi multiplier un peu partout les réalisations pour restaurer l'état de la planète" (Ray Anderson, Pdg-fondateur d'Interface).

The Natural Step : www.naturalstep.org
The Rocky Mountain Institute : www.rmi.com | www.esource.com | www.hypercar.com
McDonough + Partners : www.mcdonough.com
Interface : www.interfaceinc.com
O2 : www.o2france.com
ZERI : www.zeri.org